Farreyrolles

Jules Vallès

Farreyrolles

 

« A quatre kilomètres du Puy, Farreyrolles, écart de Sanssac, compte en 1846, dix-huit maisons, dix huit ménages, soixante-deux habitants. Du bord d’un plateau modéré, à peine 800 mètres d’altitude, on peut gagner en quelques quarts d’heure de marche, le bassin du Puy et, par le faubourg d’Espaly, la ville elle-même. Modestement appuyé au plateau qui lui offre une légère encoche, Farreyrolles a une bonne exposition au levant et un beau dégagement sur l’agréable vallée de la Borne que surmonte à l’arrière plan le donjon de Polignac. Le terroir est assez fertile et favorable au labour qui, au 19éme siècle, occupe dans la commune de Sanssac trois fois plus de surface que les prairies. »

(Jules Vallès et le Velay, Auguste Rivet, octobre 1985).

Farreyrolles : c’est le monde paysan, et c’est le pays maternel pour Jules Vallès. C’est avec ses oncles et ses tantes qu’il découvre la vie à la campagne, une vie différente de ce qu’il connaissait. Farreyrolles c’est le lieu où Vallès peut s’exprimer et profiter de sa vie d’enfant avec ses nombreux cousins et cousines, mais c’est là aussi qu’il va découvrir la dure vie de la paysannerie et la pauvreté.

La campagne au 19éme siècle :

Le 19éme siècle va être un siècle de transition et d’ouverture dans les campagnes. Pour mieux comprendre ce changement il faut l’aborder sous différents angles :

- L’habitat :

La maison de « tante Mariou » à Farreyrolles a dû connaître une évolution durant le siècle comme partout dans les campagnes. Le petit paysan habite une maison sommairement meublée. Avec une seule pièce, vers le début du 19éme, cette demeure va évoluer avec une spécialisation des pièces qui est une révolution de l’aristocratie et de la bourgeoisie au 17 et 18éme.
Au milieu du 19éme on aménage des lieux d’aisance dans la cours, on améliore le mobilier, l’éclairage. C’est le début de l’abandon des toitures en chaume au profit de la tuile.
Les grandes nouveautés sont :
- La lampe à pétrole
- Le poêle en fonte
- Le sommier
L’habitat est tout de même un des éléments qui évolue le moins vite car le paysan préfère faire des dépenses dans son outillage plutôt que dans la maison qui est le domaine de sa femme.

- Le linge et les habits :

Chez le paysan moyen, il y a une abondance du linge de maison : draps serviettes, nappes, …. Ils étaient par série de douze car il n’y avait que deux lessives par an.
Les hommes possèdent un costume de fête qui est celui de leur mariage et qu’ils garderont toute leur vie. Le vêtement de travail évolue peu et reste le même durant tout le siècle, avec la blouse et les sabots. La mode féminine varie plus avec les coiffes qui évoluent en étant de plus en plus élaborées.

Pour se protéger de la pluie, les paysans mettent un gros habit de laine tressée qui est assez lourd. L’arrivée du parapluie que l’on ne peut dater, ne peut servir qu’au berger et non au travaux des champs.
Contre la chaleur, les paysans mettent une large ceinture en flanelle.

- La vie du corps :

Jusque dans les années 1880, on a vécu dans l’innocence par rapport à l’hygiène. Les lois Ferry de 1881 et les découvertes de Pasteur vont être diffusées par les instituteurs et améliorer l’hygiène. Avant 1880 on ne changeait de vêtements qu’une fois par semaine.

- La nourriture :

Au milieu du 19éme c’est la fin des disettes. A cette époque sont apparues toutes les nouvelles cultures : maïs, pomme de terre, … . Cependant l’alimentation reste pauvre et monotone avec un produit de base, un corps gras, une boisson (eau), un produit carné.
On compte cinq repas par jour :
- 4 heures : petit déjeuner
- 8 – 9 H. : soupe
- 12 h: repas dans les champs
- 16 – 17 h. : goûter assez copieux
- Le soir : soupe avec pain et morceau de lard

- Le rythme du temps :

Le rythme agraire, c’est le rythme solaire, donc la durée des journées de travail n’est pas la même en hiver et en été. En hiver entre la fin des travaux et le coucher se déroule la veillée :
- Les femmes travaillent la dentelle, c’est ce qu’on appelle la proto-industrialisation. Dans les campagnes, le travail est distribué puis récupéré par des leveuses. Cela permet de gagner un peu d’argent. L’industrialisation à la fin du siècle va faire disparaître la proto-industrialisation.
- Les hommes réparent les outils en bois, les harnais, … ;

Les veillées rassemblent la famille ou plusieurs familles, par souci d’entraide, d’envie de se rassembler et par économie du feu.

Le dimanche est un jour à part où l’on travaille rarement aux champs. Le matin on va à la messe en famille. Après la messe les hommes vont boire un coup à l’auberge.
L’après-midi, les hommes retournent au bourg pour les jeux de dames, de cartes, de dominos… .


- La famille paysanne et son évolution :

Une ferme pouvait être à la romaine avec plusieurs enfants et adultes avec les servants … Il pouvait y avoir jusqu'à 15 personnes. Il y avait aussi des familles souches ou frérêche, c’est à dire 3 générations avec des enfants mariés, dans le cas des frérêches il y avait plusieurs couples mariés de la même génération.
Puis arrive la famille traditionnelle avec 2 générations. Cette famille est une équipe de travail avec spécialisation suivant l’âge.

Le dépeuplement des campagnes avait commencé avant 1850. Il s’est accéléré avec la crise de la fin du siècle. Il s’agit de la disparition de la proto-industrialisation, de la dénatalité due au malthusianisme lié à la modernité, à l’économie de marché. L’idéal est d’avoir un garçon et une fille car cela évite la disparition des terres.

La vie paysanne a donc beaucoup évolué au cours du siècle. Le travail s’est amélioré, il y a une ouverture grâce aux moyens de communication, mais le dépeuplement des campagnes va petit à petit entraîner son déclin.

 

LA LESSIVE


« Au pays c’était la fête les jours de lessive. Une fois le coulage fait, quand on avait ouvert les fenêtres, chassé la buée, éteint le feu, la gaîté renaissait des cendres.
On partait alors pour la rivière, et sur l’herbe verte on étendait le linge blanc ; on venait de temps en temps jeter des gouttes d’eau comme des perles, et le soleil éclairait cette neige dont les flocons s’agitaient au vent.

Toute la famille était là : grands-parents, petites cousines. On riait et l’on se battait ; vers midi, on s’asseyait en rond autour d’un gigot froid ou d’une daube, et l’on mangeait avec un appétit du ciel. On laissait l’eau dans la rivière, et l’on buvait, pour cette fois là, du vin pur. Quand on se levait de table, les parties de barre s’engageaient, ou bien on jouait aux quatre coins. C’était presque toujours le même qui était le pot.

La digestion faite et la sueur du front essuyée, on entrait dans l’eau jusqu'à mi-jambes, et l’on poursuivait sous les pierres bleues de petits poissons qu’on n’attrapait pas. Si par hasard on en prenait un, on lui enlevait, à force de le tripoter, les écailles comme si l’on eût gratté un clou d’argent !
On faisait le poisson aussi et l’on allait dans l’eau jusqu'à ce qu’on en eût à la poitrine.

La rivière babillait joyeuse : dans quelques coins, muette et calme, elle dormait à l’ombre des arbres qui miraient dans le flot tranquille leur tête ébouriffée.
Et les mères d’avoir peur ! … Mais on revenait sur la rive, pesant et les habits collés ; la brise séchait la laine des culottes, la soie des cheveux, on fumait au soleil. Un baiser par-ci, une calotte par-là, tout était dit.
Le soir on rentrait bien heureux, bien las ; le linge était blanc, on en avait pour une année Et la vieille servante, de ses mains honnêtes et pleines d’écailles, empilait le tout dans l’armoire qui grinçait doucement et sentait bon. »

Jules Vallès – La Rue –

 

La lessive à la rivière :

Comme Vallès le décrit, la lessive était un moment important de l’année ou l’on se réunissait pour laver le grand linge.

En fait, chaque semaine, les femmes du village décrassaient le linge d’utilisation courante. Les grandes lessives avaient lieu, en général, deux fois par an, au printemps et à l’automne. L’avantage d’une telle organisation était de décharger les mères de familles, aux moments forts de l’année, de cette tâche fastidieuse et exigeante en temps, afin de leur permettre de l’accomplir durant des périodes plus calmes sur le plan des activités agricoles.

La lessive se passait en trois étapes :

- Dans un premier temps, il fallait laisser tremper le linge avec de l’eau bouillante dans un bujadier (cuve en terre cuite, bois ou taule) ;
- Ensuite, on ajoutait des cendres de châtaignier dans le bujadier. Les cendres étaient préalablement tamisées et servaient de détergent ;
- Ensuite on amenait le linge à la rivière pour le laver à grande eau, le savonner et pour le débarrasser des résidus de cendre de châtaignier.
- Enfin, on étendait le linge dans le pré pour un blanchissage naturel puis venait le séchage sur des cordes ou tréteaux.

L’arrivée des lavoirs :

Les lavoirs sont apparus courant 19éme. Dans un souci de salubrité publique, le lavoir a été édifié pour éviter les infections.

Le lavoir était l’espace collectif par excellence, ainsi qu’un lieu d’échange et de sociabilité. La construction d’un lavoir puis son entretien était à la charge des habitants du village.

Edifice public, le lavoir est un bassin alimenté par une source ou un ruisseau. Il est maçonné et pourvu de pierres plates inclinées en nombre variable et sur lesquelles le linge est savonné et battu.

Lors des lessives les laveuses étaient munies d’une sorte de baquet en bois lui permettant de s’agenouiller à l’intérieur et de se courber à portée d’eau. Elles avaient aussi comme outil, un battoir en bois, dont elles frappaient le linge savonné et une brosse en crin.


En Haute-Loire, les lavoirs furent utilisés jusque dans les années soixante, soixante-dix (1970) , période durant laquelle, l’adduction d’eau fut généralisée dans les maisons.

 

LE REINAGE

« C’est le jour du reinage.
On appelle ainsi la fête du village ; on choisit un roi, une reine.
Ils arrivent couverts de rubans au chapeau du roi, de rubans au chapeau de la reine.
Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour faire des cadeaux aux filles.
On tire des coups de fusil, on crie hourrah ! On caracole devant la mairie, qui à l’air d’avoir un drapeau vert : c’est une branche d’un grand arbre.
Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et mon oncle dit qu’ils ont leurs gibernes pleines ; ils sont pâles, et pas un ne sait si, le soir, il n’aura pas la tête fendue ou les côtes brisées.

En revenant de l’église on se met à table. Le plus pauvre à son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là-bas.
On a du lard et du pain blanc – du pain blanc !…
On remplit jusqu’au bord les verres ; quand les verres manquent, on prend des écuelles et on boit du Vivarais comme du lait – un Vivarais qu’on va traire tout mousseux à une barrique qui est prés des vaches …
Les veines se gonflent, les boutons sautent ! On est tous mêlés, maîtres et valets, la fermière et les domestiques, les premiers garçons de ferme et le petit gardeur de porcs, l’oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher, Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur plus large coiffe et d’énormes ceintures vertes.
Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.
Gare aux filles !
Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, où viennent s’asseoir de force prés d’elles sur le chêne mort qui est devant la ferme et qui sert de banc.
Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu’on embrasse à pleines joues. Je danse la bourrée aussi, et j’embrasse tant que je peux.
Un bruit de chevaux ! Les gendarmes passent au galop !…
C’est à la maison Destougnal dans le fond du village ; ceux de Sanssac sont venus, et il y a eu bataille. On se tue dans le cabaret !
- Anyn ! Les gars ! Ceux de Farreyrolles en avant ! »

Jules Vallès – L’enfant

 

Le reinage qu’on appelle aujourd’hui vogue, fête votive ou fête patronale était sûrement la fête la plus importante des localités du Velay.

L’origine du « reinage » est recherchée dans la vogue des mystères joués, au Moyen Age sur les parvis des cathédrales et repris avec plus ou moins d’ampleur et de fidélité dans les localités de moindres importances.

Ces reconstitutions historico-religieuses, sous la forme de tableaux inspirés de l’ancien et du nouveau testament ou de l’évocation de la vie d’un saint constituaient une animation théâtrale et s’appuyaient sur une organisation de la jeunesse qui assuraient les représentations et fournissaient accessoirement des porteurs aux processions.

L’habitude s’est, d’autre part, créée de placer les fêtes patronales sous l’autorité d’un roi qui achetait cette dignité aux enchères publiques. D’où, vraisemblablement, l’appellation de « reinage » dont les déformations d’usage ont fait, par la suite, dans notre patois auvergnat, un synonyme de fête patronale.

Etaient également soumis aux enchères les dignités et charges de la cours du roi. Les garçons et filles de la paroisse étaient conviés à acquérir des titres éphémères de: reine, dauphin, page, dame, … .

Comme l’indique Jules Vallès le roi et la reine étaient couverts de rubans, car durant le reinage avaient lieu des jeux (course de chevaux, …) ou le vainqueur de chaque épreuve gagnait un ruban du roi ou de la reine.

Le jour du « reinage débutait par la messe ou on louait le St patron de la commune ou du hameau, ensuite venait le repas où la nourriture et le vin abondaient : « les veines se gonflent, les boutons sautent » (J. Vallès). Durant l’après midi, il y avait généralement des jeux, des chants et des danses au son de la vielle. Mais comme le décrit Vallès, il y avait souvent des inimitiés entre habitants de communes limitrophes et cela se traduisaient, en fin de journée, par de véritables bagarres collectives attisées par les rivalités et l’alcool.

Le reinage était surtout un jour de rencontre où les gens se détendaient et s’amusaient pour oublier le dur labeur quotidien.

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